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Big data, bon appétit

4 Janvier 2017 - 200 vue(s)
On connaissait l’ancien Premier ministre Winston Churchill grand prestidigitateur de la politique, on ne le savait pas futurologue. Mon collègue du Food Lab, Richard Delerins, fait une trouvaille (1) lorsqu’il travaille sur les labos des universités américaines en quête de Food 2.0. À la suite d’une visite aux États-Unis, le vieux Lion de la Seconde Guerre mondiale, annonce en 1931 ce qui est en train 
de se passer 80 ans plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui.

Page 1 : Merci Monsieur Churchill

Dans un article intitulé Fifty Years Hence et publié par Strand Magazine, Churchill décrit un monde où les télévisions et les « téléphones sans fil » ont envahi notre quotidien. Où les microbes et les bactéries sont sélectionnés et cultivés pour toutes sortes d’usages. C’est un monde où l’on cesse d’élever des poulets entiers car l’on sait désormais « faire croître » séparément les parties les plus utiles des animaux : steak, blanc ou aile de volaille... C’est aussi, note Churchill, un monde où certains aliments « synthétiques », aussi vrais que des aliments naturels, sont conçus pour satisfaire la gourmandise. Car Churchill qui aime les cigares, les whiskies et la grande cuisine refuse catégoriquement l’idée qu’on pourrait se nourrir de « pilules ». Bravo l’artiste !
Car il en fallait de la perspicacité pour anticiper les révolutions moléculaires et génétiques. En Europe, les nourritures sont encore des choses spirituelles. Fortement liées à la morale, elles slaloment entre les interdits et les injonctions. Essayez en France de remplacer le dîner du réveillon par une choucroute à la bière que vous auriez ramenée de Munich ! Autant demander à François Fillon d’offrir à la reine d’Angleterre un barbecue dans les jardins de l’Élysée. Tentez de convaincre un dentiste européen (comment font-ils aux États-Unis ?) que les bonbons Haribo au coucher des enfants sont les meilleures aides au sommeil.
Bien que peuplés de migrants européens, les États-Unis sont un Nouveau Monde de la nourriture. Sans liens avec la terre agricole mais toute axée sur le plaisir individuel, l’alimentation est confiée à ceux qui voudront bien imaginer de quoi satisfaire leurs envies alimentaires. À bas les horaires ! À bas les contraintes ! « Dans mon sac, dans ma voiture et mon avion, dans mon bureau, dans le frigo à l’hôtel en face de mon lit, je veux de la nourriture », dit l’Américain.
Étant parvenus à exporter très largement leur mode de vie en Europe, nos cousins d’Amérique tirent surtout les leçons des échecs de l’agriculture industrielle et chimique. Ce qui était produit loin et pas cher coûte trop cher à l’environnement. Alors, les jeunes générations de biologistes et de geeks se mettent au travail. Ils apprivoisent les bactéries, les microbes et les levures comme des commensaux à respecter et qui vont permettre de travailler la matière vivante autrement. Le biologiste Patrick Brown pratique le jardinage cellulaire dans son labo. Des laiteries cellulaires produisent du lait à partir de séquences d’ADN de lait de vache exprimées dans des levures.
Ce n’est pas tout. Le big data va faire tomber les mauvais restaurants comme il est en train de fermer les mauvaises librairies tout en nous évitant les files d’attente devant les caisses de supermarché ou les guichets dans les gares. Le big data est en train de créer un mangeur du 4e type, qui se nourrira de plats en fonction de ses données personnelles de santé, de ses rythmes de vie, de son temps disponible.
Ces nourritures franchiront-elles l’Atlantique avec une meilleure image que la junk food qui désole de nombreux Européens et inquiète les politiques toujours à chercher la parade juridique ? Ce n’est pas gagné. Mais la bataille se livrera surtout sur le terrain des modes de vie. Non pas les nôtres, mais ceux des millenials nés avec le smartphone dans la main. Qu’on le veuille ou non, l’ère des nourritures de masse touche à sa fin. À force de bidouiller leurs ordinateurs, les fils et petits-fils des contestataires de la guerre du Viêtnam ont bâti un modèle qui pourrait bien être notre futur.

Gilles Fumey, enseignant-chercheur à la Sorbonne et au CNRS (ISCC-Food Lab) vient de publier deux livres avec ses équipes : L’alimentation demain (CNRS-Editions) et Tsukiji, le marché aux poissons de Tokyo (Akinomé).

* L’alimentation demain. Cultures et médiations, CNRS-Editions, 2016, 8 €.

Gilles Fumey Géographe de l’alimentation
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