Par ici, les grands-mères !
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Par ici, les grands-mères !

2 Septembre 2015 - 3132 vue(s)

En prenant la tangente au pays natal, me voici avec ma grand-mère (79 ans) et mon arrière-grand-mère (98 ans). « Deux dinosaures » ricanaient mon adolescent ne comprenant pas bien, en levant le nez de sa tablette, dans quel monde elles vivaient. Pimpantes et filant une parfaite santé qui leur permet de prendre l’avion pour Montpellier, nous voici à Orly dans la clarté de l’aéroport. Levant les yeux au ciel, elles me demandent de confirmer le départ : A l’heure. Aïe ! Nous sommes très en avance… Une petite faim ? Pas vraiment, mais une gâterie pour faire passer le stress d’avant embarquement, bonne pioche, et en avant les snackeuses !

Un petit chariot kitchissime qui évoque une fête foraine ? On s’approche pour commander des macarons. La vendeuse quitte son smartphone, s’enquiert des saveurs : pistache, chocolat, framboise ? lance-t-elle. « - Les trois ! Mademoiselle », lance la plus jeune, qui me demande où va-t-on s’asseoir. Une « terrasse » derrière une haie de fleurs en pots offre des tables pas vraiment très propres, les chaises en désordre mais faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Avec le thé et le café dans des gobelets en carton et tiges en plastique (moyen bof, diraient mes étudiants), l’affaire est pliée.

Dans l’avion où la place est comptée, le steward s’amuse de mes dinosaures mais peine à se faire comprendre tant il mâchouille ses mots. En fait, les macarons font encore effet. Plus de place pour un en-cas. « De toute façon, le café ici, c’est du jus » lance la plus effrontée et « le thé-sachet, pouah ! ».

A Montpellier, elles ne reconnaissent plus la ville de leurs vacances. L’été, elles ne vont plus au centre, elles ne font plus les magasins depuis belle lurette. Les vitrines pour les jolies robes et les bijoux, terminé ! Mais pour la circonstance, on prend le tram, tout aussi pratique que ces taxis où monter est tout un sport. La faim les gagne ? Il n’est pas vraiment l’heure canonique du repas. Les restaus sont encore fermés. Restent quelques enseignes, mi-café, mi-restaurant, mi-brasserie : « Où nous emmènes-tu ? » s’inquiète la plus âgée. – « Sur une autre planète. Venez, on va commander à la borne ». Dubitatives, les mamies me regardent pianoter sur une borne Ami-Web : « Vous prendrez bien une salade ? – Oui, mais la serveuse va s’en occuper.  – Il n’y a plus de serveuse ! Je commande, on s’installe et j’irai chercher les menus. - On ne fait plus la queue ? – Euh, non… Comme à la gare. Comme à la poste. C’est fini ce temps-là. – Pas chez les médecins et la Sécu qui nous font encore poireauter » ricanent-elles.

Bien calées dans nos fauteuils, elles s’inquiètent de l’absence de table. Une table où l’on pose ses coudes. Elles devront manger avec les doigts, les couverts en plastique dans les barquettes. On a obtenu des mugs pour les boissons chaudes. Les regardant, un peu sidérées par le monde d’où elles viennent et qui a disparu, je perçois qu’elles ne calent pas tout à fait. « Y a du bon et du mauvais » philosophe l’une. « Et regardez, il n’y a presque que des femmes ici. Ça n’existait pas à  notre époque », s’enthousiasme l’autre. « C’est ça que vous appelez le snacking ? J’en aurais bien voulu à mon âge ».

De ce choc des cultures, que retenir ? Que le monde a changé très vite, mais que l’être humain est très adaptable. Que les technologies valent moins que les idées qu’elles véhiculent pour ceux qui les découvrent. Ici, la liberté, le choix, la praticité, le goût de la nouveauté. Il y a des seuils : les gobelets en carton et en plastique ne seront toujours que des pis-aller, l’accueil (« bonjour, bonsoir Mesdames ») toujours nécessaire, les prix une des variables parmi d’autres, la qualité devant toujours être perçue comme la préoccupation numéro un. Dans la qualité, le goût, la santé, l’écologie, l’exotisme parfois, le produit bien pensé.

Une autre leçon ? Le vieillissement de la population. Des milliers de centenaires chaque année, des générations de vieux en bonne forme qui ne capitulent pas, qui marchent sac au dos. Certains ont des revenus confortables. L’attention qu’ils réclament : des annonces aux lettres point trop illisibles, des messages audio audibles (pas le bla-bla incessant dans les trains et les gares où les annonces n’annoncent rien), un peu d’attention dans un monde qui va vite et se croit dans le vent en bousculant tout ce qui passe. Les vieux de demain n’accepteront sans doute pas aussi facilement l’enfermement en maisons de retraite. L’accompagnement à domicile peut maintenir un bon niveau de mobilité.

Et à la maison, le snacking est très tendance ! Tout est bon pour grignoter. Faire honneur à la Mère Poulard qui n’en finit pas d’essaimer, aux boulangeries Paul et à toutes les enseignes portant les marques d’un pays attaché à un passé qu’on n’aurait pas jeté par-dessus bord.

Rajeunir ? Pas sûr que les années qui viennent ne voient pas les dernières vagues du jeunisme comme une trace de goujaterie. Bien vieillir ! L’obsession est dans tous les kiosques. Méfions-nous qu’elle ne soit pas sur les sites internet.

 

Gilles Fumey est professeur à l’université Paris-Sorbonne et responsable du Pôle Alimentation, risques et santé (ISCC-CNRS). Dernier ouvrage publié : L’Atlas global (Les Arènes).

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