Regardez-les dans les trains, les jardins, sur les quais ou à la plage, sur les bancs publics dans les recoins des rues de la ville, à la dérobée : ils mangent « seuls » ! Vite le gros mot, si possible en faisant la grimace, pour stigmatiser une attitude que certains jugent honteuse, impossible dans d’autres cultures. Eh non… Personne n’est vraiment seul.
En 1912 déjà, le géographe Jean Brunhes du Collège de France expliquait que « manger, c’est incorporer un territoire ». Un territoire ? Oui, une multitude d’acteurs qui ont façonné les lieux à l’origine de ce que nous mangeons. Pas de sandwich ni de pizza sans céréaliculteur ni boulanger, sans fabricant de beurre, sans charcutier, sans producteur de tomate, de mozza, d’aromatiques. Pas de bouteille de vin ou d’eau sans viticulteur et sans industriel de l’eau à la source. Pas de fruits sans arboriculteur, ni plantations sans pépiniériste, sans transporteur, ni primeur. Pas de café sans planteur sous les tropiques, négociants à tous les étages, torréfacteur, fabricant de gobelets et machines expresso, sans serveurs (toutes professions étant mises aussi au féminin).
Marcel Mauss qualifiait l’alimentation comme un « fait social total ». Qui implique toutes les civilisations passées qui ont pensé nos plats, nos menus, nos horaires, nos pratiques que des influenceurs bousculent parfois pour explorer de nouveaux continents alimentaires. Voici la numérisation qui ajoute une couche supplémentaire à nos comportements sous influences avec leurs variables : le prix fixé par un marchand, le goût par un artisan ou un industriel et, nous concernant, l’âge que nous avons, notre appétit, notre santé, l’écologie…. Tout est imbriqué.
Avec l’IA, nous allons réinventer nos rapports au monde. Comment penser nos aliments sans le récit qui les façonne ? Les startups et entreprises en ébullition constante comme on l’a vu au dernier salon du snacking : ici les burgers sans cesse revisités, le brunch grec – oui, grec ! –, l’umami dans une cantine italienne, le bauru sandwich brésilien iconique, l’hydne hérisson, champignon venu d’Asie ; là, toute la distribution, les livraisons à domicile depuis des restaurants repensant leurs offres, ou encore un président américain qui chamboule les équilibres géoéconomiques avec les taxes, sans oublier sur les réseaux sociaux l’e-réputation… Comment nos manières de manger évoluent avec la numérisation de tous les processus en amont de nos repas ?
Les générations qui arrivent (Y, Z) manqueraient-elles d’inspiration en cuisine : ils seraient près de 53 %, selon le rapport Vegogracy 2025, incapables de cuisiner ? Peut-être s’il s’agit de jeunes. Mais il est sûr qu’ils vont adapter leur alimentation à de nouvelles problématiques. Par exemple : remplacer le café dont la culture contribue à la déforestation. Pour ceux-là, Ayoub Belemlih à Saint-Ouen commercialise une poudre de noyaux de dattes (produites en France) avec l’aide de Paris Tech, en retrouvant une ancienne pratique du sud du Maroc. Avant les nombreuses startups d’aujourd’hui, Aromandise à Montpellier torréfie l’épeautre, Paul Vallée en Bretagne l’orge grillé pour une alternative au cacao. Même bus seul, ces breuvages charrient avec eux toute une histoire.
Notre alimentation d’aujourd’hui ajoute une nouvelle tribu d’acteurs qui enrichissent notre expérience. Comme dans une conversation silencieuse, ils nous guident dans ce que nous croyons être nos choix et qui sont, en réalité, l’aboutissement de toute une chaîne d’acteurs dont nous ne maîtrisons que peu d’éléments. Les nouvelles générations interprêtent ce que l’on appelle la « tradition » (un mot protecteur) comme un socle, qu’il faut sans cesse déboulonner. La technologie numérique peut bazarder ce à quoi nous tenons, comme la cuisine ou les repas chez soi.
Penser que la solitude s’étend dans les pratiques alimentaires est une aberration. Simplement, nous vivons autrement notre rapport au monde et aux autres. Non, nous ne sommes jamais seuls quand nous mangeons.
Gilles Fumey (Sorbonne Université /CNRS)
Retrouvez la chronique de Gilles Fumey dans France Snacking n° 83 qui vient de paraître
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