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#22 Les Friday Lessons du Gira

6 Mars 2026 - 499 vue(s)
Chaque semaine avec Bernard Boutboul et son équipe du Gira, Les Friday Lessons vont vous livrer une ou plusieurs, histoires vraies du terrain, des constats clairs mais surtout des conseils concrets d’un expert spécialisé dans la restauration. Entre perles de service et leçons de bon sens, ce sera un rendez-vous où l’on vous invite à sourire... parfois jaune…, tout en repartant avec un vrai savoir-faire en plus. Anecdotes, Constats, Conseils de Pro et Clins d'oeil, retrouvez tous les vendredis cette chronique.

La carte bancaire… et le client en trop

L’anecdote :

La scène se passe dans un café-brasserie parisien, un établissement « de tous les jours », censé vivre du flux, de la spontanéité, de l’habitude.

Je rentre pour un classique du matin : un café, une tartine, un jus d’orange.
Pas de bonjour. Pas de regard. L’impression très nette d’interrompre quelque chose. Comme si le client était déjà… une contrainte. L’addition tombe : 9,50 €. Je tends ma carte bancaire.

« Ah non monsieur, la carte c’est à partir de 12 €. »
-Je m’excuse, je n’ai pas d’espèces.
« Il y a un distributeur à 200 mètres. »
-Je suis pressé.
Je propose une solution simple, pragmatique :
-Faites-moi une CB à 12 €.
Réponse immédiate, presque fière :
« Ah ben non ! Je vais vous faire un p’tit prix ! »
CB acceptée… à 11,50 €.

Je demande calmement :

-Pourquoi vous ne prenez pas la CB en dessous de 12 € ? Et pourquoi précisément 12 € ?
« Trop de soucis avec la banque. »
-Quels soucis ?
« Oh là là… vous n’imaginez pas ! Et puis venez faire une caisse le soir, quand il n’y a que des CB, c’est compliqué. L’espèce, c’est plus facile à compter. »

Quelques instants plus tard, par curiosité :

-Et l’activité, ça va en ce moment ?
« Pas terrible… la crise, les gilets jaunes, les grèves, les clients veulent tout pour rien, les charges sociales, bla bla bla… »

Le constat :
Tout est parfaitement clair

Le patron ne cherche pas à :
– fluidifier le parcours client
– capter l’achat d’impulsion
– augmenter la fréquentation
– s’adapter aux usages d’aujourd’hui

Il cherche à :
– simplifier sa fin de journée
– éviter les remises en cause
– conserver un fonctionnement rassurant, même s’il est pénalisant

Refuser la carte bancaire sous un certain montant n’est pas un problème bancaire. C’est un choix commercial. Et chaque choix à un coût : clients frustrés, ventes perdues, image dégradée, habitudes brisées.

En restauration, le chiffre d’affaires ne baisse jamais « à cause de la crise » en premier lieu. Il baisse parce qu’on n’a pas voulu entendre les signaux faibles, quand il était encore temps.

Le conseil pro

Chaque décision doit être pensée pour le client. Adaptation aux usages modernes, parcours fluide, attention au détail : c’est ce qui crée de la fidélité et de la performance. La caisse n’est pas un objectif, elle doit rester un outil.

Clin d’œil final

Refuser une carte bancaire, ce n’est pas un problème technique… c’est un choix commercial. Et chaque client frustré paie le prix de ce choix.

 « On a toujours fait comme ça »

L’anecdote :

La scène se passe dans un restaurant de centre-ville du sud-ouest de la France.
Un établissement installé, connu, respecté. Il y a quelques mois, le dirigeant me parle de sa conjoncture. Le chiffre d’affaires recule. Pas de façon brutale ni spectaculaire, mais de manière régulière. Rien d’alarmant en apparence, mais suffisamment constant pour commencer à inquiéter.

En creusant, le diagnostic devient évident : la fréquentation du midi en semaine est en chute libre. Pour compenser, une décision quasi réflexe est prise : augmenter les tarifs.
« Un peu partout »,
« Pour tenir la marge »,
« En attendant que ça reparte. »

Une logique compréhensible sur le papier, mais rarement efficace sur le terrain.

Je lui partage alors ce que l’on observe partout aujourd’hui :
– Le déjeuner n’est plus un moment refuge ou de plaisir étendu, mais un moment contraint, chronométré, souvent subi.
– Le client actif achète d’abord un prix acceptable, ensuite un temps maîtrisé et seulement, après, une promesse simple et lisible.
– Les menus trop construits, trop longs, trop figés ne correspondent plus aux usages actuels du midi.

Et surtout, une nouvelle concurrence s’est installée dans sa zone de chalandise : une restauration rapide haut de gamme, claire dans son offre, fluide dans son parcours, rapide dans son exécution, avec un rapport prix/temps perçu redoutablement efficace.

Je lui parle alors de carte à alléger, de choix à assumer clairement, de midi pensé comme un moment à part entière et non comme une version raccourcie du soir. Il écoute. Il acquiesce.

Puis, après un court silence, il dit :

« J’ai bien compris ce que tu me dis, mais on a toujours fait comme ça depuis 10 ans. Pourquoi changer maintenant ? »

Le constat :
Parce que le client, lui, a changé maintenant. Parce que le contexte économique, social et concurrentiel a changé maintenant. Et surtout, parce que le modèle qui fonctionnait hier ne suffit plus aujourd’hui. En restauration, le danger n’est pas de se tromper en tentant autre chose. Le danger est de s’accrocher trop longtemps à un modèle rassurant, familier, mais devenu progressivement inadapté. Augmenter ses prix pour compenser une baisse de fréquentation, ce n’est pas une stratégie : c’est un pansement. Cela traite un symptôme immédiat, mais jamais la cause réelle du problème. Les clients ne disparaissent jamais par hasard. Ils ne fuient pas une carte en tant que telle. Ils fuient une inadéquation entre leurs attentes actuelles et la proposition qui leur est faite.

Le conseil pro :

Le service du midi ne se pilote plus comme il y a dix ans. Il se pense en usage réel, en lisibilité immédiate, en rapidité d’exécution et en valeur perçue. Avant de chercher à protéger la marge à tout prix, il faut d’abord restaurer la fréquentation. Car sans flux, il n’y a ni volume, ni régularité, ni stabilité économique. Simplicité de l’offre, cohérence entre prix et temps passé, choix assumés et clairs : c’est là que se construit aujourd’hui une performance durable.

Clin d’œil final :
En restauration, on ne meurt pas d’avoir trop changé.
On meurt lentement d’avoir cru que le passé pouvait, à lui seul, rester une stratégie d’avenir.

 

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