Les paradoxes alimentaires ne sont pas paradoxaux
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Les paradoxes alimentaires ne sont pas paradoxaux

2 Janvier 2013 - 2354 vue(s)

Tout a été dit sur le french paradox et celui que l’anthropologue Claude Fischler a nommé, avec talent, le « paradoxe de l’homnivore ».  Tout sauf peut-être une ou deux choses pour commencer l’année 2013 avec l’appétit intellectuel nécessaire à nos métiers.

Les Françaises sont-elles dominées ?

On sait que notre modèle alimentaire (nombre de repas par jour, horaires des repas, nombre de composantes par repas, vin…) inspire de nombreuses Américaines qui veulent éviter la spirale du surpoids-régime-surpoids. En même temps, les Françaises aiment les régimes contraignants et inefficaces pour essayer de retrouver la ligne[1]. Est-ce un paradoxe ? Il n’y a pas de contradiction au fait que les Américaines n’aient pas les mêmes pratiques que les Françaises : les premières savent que les régimes ne suffisent pas, les secondes ne le savent pas encore, ou feignent de ne pas le savoir. Si les Françaises se trouvent en surpoids avec un régime alimentaire « équilibré », il faut bien tenter d’autres pratiques. La morale de ce paradoxe est que les Françaises ont tendance à croire que ce que font les Américaines est mieux que ce que font les Françaises. On appelle cela en sciences sociales la « domination culturelle ». Françaises, vous êtes dominées !

Les cantines sont-elles indignes ?

Autre paradoxe : les repas proposés en restauration collective n’ont pas une image qualitative positive alors que les enquêtes montrent les enfants mieux nourris, mangeant plus variés et plus équilibrés que les autres. Ce « paradoxe » montre qu’il y a un casse-tête cognitif dans la restauration collective. Pour au moins deux raisons. D’abord, il faut distinguer la restauration collective choisie et celle qui est imposée. On peut choisir – parfois mais pas toujours – de manger à la cantine scolaire ou au travail mais on ne choisit pas son mode d’alimentation à l’hôpital. Ensuite, la restauration collective est souvent – mais pas toujours – prise avec des convives. Lorsqu’ils n’ont pas choisi ce qu’ils mangent (« choisir » ne signifie pas avoir le choix entre deux ou plats, mais tous les plats possibles), on suppose que les convives se plaignent facilement de ce qu’il y a dans leur assiette. Quoi de plus  normal ? Donc, l’image de la restauration collective ne se redressera que si les mangeurs perçoivent le sens qu’y donnent les cuisiniers et acteurs de cette filière. Pas les qualités nutritionnelles, mais les qualités sanitaires, sociales et morales des nourritures. La montée du discours sur le bio-c’est-mieux, le gaspillage-c’est-mal n’est pas interprétée autrement.

Les mangeurs ne font pas ce qu’ils disent

Tout chercheur sait que les mangeurs ont des comportements contradictoires. Les Français sont les premiers à critiquer la malbouffe qui fait grossir tout en se nourrissant de plus en plus hors du domicile avec des produits «plaisir» qui sont gras, salés et sucrés. Le mangeur assume la contradiction sans que ce soit paradoxal. On peut avoir envie de quelque chose qui est interdit ou déconseillé et passer à l’acte. Dans ce cas, la transgression est un des éléments du plaisir. Pourquoi les communicants devraient-ils torturer leurs méninges pour cacher ce que tout mangeur sait ? A force de prendre les enfants du bon Dieu non pas pour des canards sauvages mais pour des imbéciles, on atteint l’exact contraire du but recherché : la publiphobie et l’injonction nutritionnelle markettée dévalorisée.

De ces trois « paradoxes », on retiendra donc que les mangeurs ont droit à la vérité sur ce qu’ils mangent. Qu’ils sont assez grands pour faire leurs choix alimentaires, des choix pleins de caprices et d’attitudes anomiques comme on dit en sociologie. Qu’ils peuvent accepter des recommandations nutritionnelles et s’en écarter si ça leur chante. Beaucoup de produits dits de terroir sont peu recommandables sur le plan nutritionnel et sanitaire, surtout si on en abuse. Et pourtant, ils ont la cote. Ne cherchez surtout pas l’erreur ou le paradoxe ! Le terroir parle au cœur, à l’esprit, au désir, bref à tout ce qui est incontrôlable. Et terriblement humain. Pourquoi les nourritures saines, goûteuses, bien faites et appétissantes mais forcément riches, très riches en calories devraient être stigmatisées ? Dans la période des fêtes et des galettes, nous serions mal placés de penser le contraire.

Gilles Fumey

Géographe des cultures alimentaires à l’université Paris-Sorbonne et au CNRS, Gilles Fumey a reçu le prix Terréthique 2012 pour Les radis d’Ouzbékistan. Tour du monde des habitudes alimentaires, Ed. François-Bourin. Il vient de publier Géopolitique de l’alimentation, Ed. Sciences humaines.

 

 



[1] Audrey Aveaux, Snacking France, novembre-décembre 2012, p. 8

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