Internet, c’est la vérité
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Internet, c’est la vérité

19 Janvier 2017 - 1251 vue(s)
Internet a ceci de nouveau : il rend les consommateurs moins dociles et les industriels plus contraints. Mais tout le monde pense le contraire, qu’Internet est la désinformation ; la viralité des infos sur les réseaux sociaux étonne même les vieux briscards de la pub.

Et pourtant, se sentant piégés par l’hyperconsommation, l’injonction à « mieux » consommer, à « travailler – plus ? moins ? – pour gagner plus », les clients des enseignes commencent à rechigner. Un grand distributeur du Nord qui veut éviter de sombrer croit inventer un nouveau concept d’espace commercial en mêlant les piscines aux pistes de ski comme à Dubaï, à deux pas de Roissy et de Paris, imaginant les Français (ou les nouveaux Français des banlieues ?) déambulant à EuropaCity (tout un programme que ce faux mot valise !) 7 jours sur 7 et si on pouvait l’imaginer, 24 heures sur 24 ! Comme si les Français étaient comme les Anglais accros au shopping et comme les Emiriens nostalgiques de leurs souks. En attendant, tirons parti de cette nouvelle intelligence de la consommation qui vient d’Internet.

La leçon mérite d’être étudiée. Voici que des hypers de la grande distribution installés en périphérie des villes veulent ouvrir le dimanche. Les dirigeants plaident devant les maires en invoquant des « nouvelles pratiques d’achat » qui seraient venues de l’Internet ouvert 24/24. On aimerait les croire. Des maires de villes moyennes et métropoles m’expliquent que la concurrence des circuits courts, des approvisionnements en direct commencent à se faire sentir dans les enseignes qui voient filer leurs clients. « Pour ne pas perdre des parts de marché, les distributeurs plaident pour l’ouverture le dimanche matin » m’assure tel élu de la Loire. La vérité étant plutôt de ce côté-ci, on taxera la communication des grands groupes de vaste entourloupe. La leçon ?

Elle mérite qu’on s’accorde, une bonne fois pour toutes, à ne pas se tromper quand on s’adresse aux consommateurs. Le snacking, nous l’avons écrit, a un boulevard devant lui avec le déclin de la cuisine, non pas la cuisine-loisir des chefs qui relève de l’art de l’affiche ou des galeries, voire des concerts, mais celle de tous les jours, celle qu’on aimerait parfois sur son lieu de travail ou dans les trains et les avions. Pour le snacking, il faut s’engager à fond dans ce que veulent les mangeurs. On s’est moqué de ceux qui veulent refaire le monde avec le local. Mais le retour du local est irrémédiable, inéluctable. Il est installé dans une tendance forte et pérenne. Le snacking serait inspiré de ne pas aller contre. Vendre des yaourts, ce n’est plus s’occuper du microbiote avec du bifidus dont on sait (grâce à Internet !) qu’il déséquilibre la flore intestinale et favorise la prise de poids. C’est assurer au consommateur une qualité du lait de vache en fonction d’un fourrage de qualité également comme l’a fait la Ferme des Peupliers présente chez les distributeurs de centre-ville, dans l’hôtellerie de luxe, chez les crémiers et distributeurs spécialisés. Les questions sourcing deviennent cruciales.

Prenons un industriel des légumes qui veut sortir les légumes de leur statut d’accompagnement de produits carnés et les mettre au centre des plats. Louable intention ! Et voici les burgers aux carottes, les smoothies de potiron carottes, les pimentos dulce et pour les maisons de retraite, les purées fortissim ! Louable innovation ! Mais que dit-on de la production des légumes ? Des pesticides ? Du sel et du sucre ? Des additifs dans les plats cuisinés ? De l’origine des légumes : huertas d’Espagne ou serres des Pays-Bas ? Dans quelques mois, les questions afflueront sur les réseaux sociaux. Et l’industriel aura beau jeu d’invoquer « la crise, les charges, les contraintes environnementales, le Brexit, Trump… » L’art de prendre les mangeurs pour des imbéciles.

En 1800, Paris était autosuffisant pour son alimentation. Certaines métropoles, en France et en Europe, ont déjà fixé des échéances assez courtes pour de semblables assurances alimentaires. La féminisation des fonctions électives et de direction poussent de nombreuses maires à ne pas singer les hommes qui promettent beaucoup mais ne font rien. Elles tonnent et ruent dans les brancards car elles ont une vision. Elles savent ce que c’est que nourrir des enfants. Leur assurer la qualité. Elles savent la lâcheté de nombreuses entreprises pas franches du collier. Elles sont des consommatrices averties. Elles pullulent sur les réseaux sociaux.

Alors, ne balayons pas Internet en l’accusant de désinformation. Internet conduit, globalement, vers plus de transparence qu’on ne l’imagine. Chez les Grecs, on opposait le domaine de la vérité à celui de l’opinion. Grâce à Internet, on parie que Parménide n’aurait pas écrit la même chose aujourd’hui : l’opinion, quelque part, a très souvent raison.  

 

Gilles Fumey est professeur des universités (Sorbonne) et directeur du Food20.Lab (ISCC-CNRS). Il vient de publier L’alimentation demain (CNRS-Editions) et Tsukiji, le marché aux poissons de Tokyo (Akinomé).

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Gilles Fumey Géographe de l’alimentation
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