Nourritures présidentielles
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Nourritures présidentielles

5 Juin 2017 - 917 vue(s)

Dans la furieuse campagne présidentielle que vient de vivre la France, une étrange curiosité pousse les Français à se demander ce que mange leur Président. Autrefois, on apprenait que Jacques Chirac aimait la tête de veau, Pompidou les petits salés aux lentilles, Giscard la soupe aux écrevisses. Mitterrand avait Danièle Mazet-Delpeuch pour lui cuisiner du foie gras. Sarkozy n’aimait pas le vin et Hollande plantait sa cuillère dans des Flamby.

Est-ce juste le désir de mieux connaître ceux qui dirigent notre pays ? Par leurs humeurs, leurs rêves de grandeur et leurs petites lâchetés, leurs roueries et leur intelligence, ils nous mènent en bateau. Mais par leurs nourritures, non. Comment les connaître sinon par la tenue de la cravate, les cheveux teints, le goût des belles voitures, des livres, des vacances, des goûts ?

Emmanuel Macron aura moins cultivé le secret que ses prédécesseurs, puisque les réseaux sociaux peuvent diffuser jusqu’à la marque d’un costard à son insu. Plantons-nous le 23 avril, après le vote du premier tour au Touquet. Emmanuel et Brigitte Macron s’arrêtent sur l’autoroute qui les ramènent à Paris. Brigitte se méfie un peu plus que son mari de cette offre de nourritures bien peu végétales. "Le pas encore Président" demande à une serveuse-cuisinière face à une vitrine de plats chauds : « Les cordons-bleus, c’est possible ? – Avec le menu enfant, lui répond-elle. » Subitement, l’âge du futur Président fond encore ! De 39 ans, il passe à 11.

Pour ceux qui n’auraient pas compris que nos repères ont disparu, que la guerre froide, la mondialisation, le numérique, la robotisation du travail, la transition énergétique, les biotechs, les mœurs (la famille Macron en est une belle image), que tout cela déclasse à vive allure les vieux schémas, il aura fallu une élection chamboule-tout pour installer notre pays dans cet autre monde enfanté par ces technologies.

On nous dira : « Mais le cordon bleu, ce n’est qu’un assemblage de dinde ou de jambon et de panure ». Et puis, désirer une barre de Mars après avoir essuyé les foudres de Marine Le Pen pendant un interminable et orageux débat, tout ça est bien une forme de consécration ! Ce que Brigitte Macron, si proche du terroir et de la silhouette de son mari appelle la « cochonnerie », les Anglais l’appellent la comfort food et les Canadiens l’ont sacralisé avec la poutine, un mélange de frites molles dans une béchamel au fromage fondu. Ne pas rire, car c’est un plat d’hiver pour température extérieure à -15 °C de moyenne. La France aurait-elle inventé le cordon bleu pour déstresser ses concitoyens ? Car il faut rendre hommage aux Suisses et aux Étatsuniens qui s’en disputent la paternité dans les années 1950. La Suisse pour les saveurs, les États-Unis pour la mondialisation.

Comment un tel plat a-t-il pu s’imposer aussi facilement ? Par son nom, qui fleure bon la gastronomie française ? Sa référence aux cuisiniers ? Aux artisans ? Plus simplement parce qu’il s’industrialise ? Qu’il soit à ce point décomplexé qu’on peut se le servir après les Pringles et les olives de l’apéritif. Car En Marche ! a une équipe qui n’a pas l’habitude des brasseries. Pour eux, ce serait plutôt pizza livrée, Coca pour conduire, mini-légumes dans des emballages plastique. On est très loin des tables avec des nappes. On demandera au chef de l’Élysée, Guillaume Gomez, les menus qu’il concocte pour les dîners de chefs d’État. Il y a fort à parier que les sauces qui font l’honneur de la cuisine française devront se mettre au régime très maigre, que les vins ne seront pas forcément des grands crus, mais seront exigés « bio » ou « nature ». Il suffira de faire des offres de livraisons depuis les restaurants du quartier et renvoyer les batteries de militaires officiants dans les cuisines du palais. Qui peut parier sur ce qui arrivera dans cette maison hantée par la Pompadour ?

 

Gilles Fumey dirige le Food 20 Lab à l’ISCC-CNRS. Il vient de publier Tsukiji, le marché aux poissons de Tokyo (Akinomé).

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Tags : Gilles Fumey
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