Emballons, déballons...
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Emballons, déballons...

3 Avril 2019 - 410 vue(s)
C’était à Montréal il y a quelque temps. La municipalité appelle les citoyens à nettoyer leurs rues. Entre les pimpantes maisons en bois sur les pelouses, de petits bosquets font figure de frontière entre les propriétés et les trottoirs. Par une après-midi ensoleillée de fin de semaine, ils sont des dizaines de milliers à avoir mis les gants et pris leur courage à deux mains. Deux heures plus tard, des amoncellements de sacs noirs jalonnent les avenues de la métropole québécoise. Le bilan ? Plus des trois quarts des déchets ramassés sont des emballages alimentaires.

On a longtemps invoqué l’incivisme, la morale et toute l’éducation qui fait défaut, dont personne ne sait si elle a manqué dans les familles, à l’école ou dans toutes les autres institutions. Mais le constat est là : depuis que le snacking a mis entre les mains toute la nourriture du monde à toute heure et en tous lieux, les rues deviennent de plus en plus polluées par les déchets de l’alimentation emportée. Une petite géographie nous permettrait de voir qu’il n’en est rien au Japon, à Singapour ou en Suisse. Mais sait-on ce qu’est l’éducation au collectif au Japon où les enfants nettoient à l’école leurs salles à manger et leurs salles de classe ? Pour Singapour, sait-on que les amendes sont dissuasives ? Et en Suisse, que la surveillance des citoyens les uns par les autres exerce une très forte pression sur les individus ?

De même que l’industrie du tabac est sommée de prendre en charge la collecte des mégots dans les espaces publics, de même que les plates-formes de mobilité vont devoir s’occuper du stationnement des vélos et trottinettes, de même s’oriente-t-on vers la prise en charge par l’industrie agroalimentaire du coût de la collecte des emballages. Des campagnes de sensibilisation porteront sans doute des messages de civisme. Mais les industriels ne peuvent pas indéfiniment chercher à équiper les humains dont ils feraient les sandwiches des marques, en leur faisant porter lunettes siglées, oreillettes, casquettes et autres vêtements, sacs et valises, des humains sollicités constamment par les publicités et les vitrines alléchantes, sans penser que ces mêmes humains n’auraient pas tous les codes sociaux pour trier et éliminer les déchets de leurs repas emportés.

Car on l’oublie un peu facilement : l’emballage d’un aliment est toujours une surprise. À l’achat, bien sûr, car on en apprécie le message avant d’acheter la marchandise. Mais une fois son office rempli, on réalise qu’il est encombrant. Il n’est pas toujours pratique ni ludique comme la célébrissime languette de la Vache qui rit. Il est parfois rebelle au pliage. On découvre qu’il n’est pas toujours écologique, qu’il a parfois fallu des lois votées au Parlement pour le rendre recyclable. Et maintenant, on découvre que s’il se dégrade peu, il finit dans les océans, sur l’eau en immenses « continents » et, pire, dans la chair des poissons sous la forme de microparticules.

L’emballage montre donc, qu’il n’y a rien qui ne puisse être pensé sinon de façon systémique. L’emballage fait partie d’un acte d’achat. Après avoir rendu désirable un produit, il reste inscrit dans une chaîne où la question environnementale est incluse. L’environnement est notre matrice sociale. Que l’incivisme ait conduit à rendre délictueux cet acte de jeter sur la voie publique sans trier ne change rien pour ceux qui conçoivent les emballages. Les entreprises qui ont des bilans économiques à surveiller, ne sont pas quittes avec les bilans environnementaux et sociaux. Au contraire ! L’époque est à l’économie circulaire et les emballages doivent être pensés jusqu’à leur disparition.

Telle est l’équation à laquelle la crise environnementale nous soumet. Le message des emballages est de rendre tout produit désirable. Au Japon, pays de culture animiste, comme à tous les objets, Marie Kondo souhaite aux emballages une belle retraite. Nous pouvons en rire. Mais nous pouvons admettre que le Japon, si étroit et si peuplé mais au peuple si respectueux de soi, ait des leçons à nous donner. La mondialisation, c’est aussi celle des idées !

 

 

L’invité paru dans France Snacking n° 53.

Gilles Fumey, géographe à la Sorbonne et au CNRS, a publié en 2018 l’Atlas de l’alimentation (CNRS Éditions) et en septembre 2019 paraîtra Les villes qui mangent.

 

 

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Gilles Fumey Géographe de l’alimentation
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