L’écologie, mauvais génie ?
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L’écologie, mauvais génie ?

2 Janvier 2019 - 643 vue(s)

Scotchés devant leur écran, Dimitri et Laura n’en veulent pas manquer une miette : le feu dans la nuit, les sirènes, la colère, la police, l’adrénaline… Leurs parents avaient, au printemps, servi copieusement la nostalgie soixantehuitarde des barricades. Il y a quelque temps, ils ont été plongés dans la tourmente des émeutes qu’ils pourront raconter à Yohan, leur fiston dormant à poings fermés dans son couffin. Pas d’oreille scotchée au poste, pas de journaux à chercher au kiosque ! Du direct. Les images comme des flammes incandescentes. Le jaune, couleur qui détonne dans une France bleu-blanc-rouge.

Soudain, la faim ! Dictée par l’heure ? Ou un peu d’angoisse qu’on espère chasser en mangeant. Un automatisme conduit aux placards et au frigo ? Comment choisir ? Cuisiner ? Et puis zut, l’application Deliveroo vient de lancer un message. Cliquez, voyez, commandez, mangez ! Ne vient-on pas de lire William Shu, le PDG-fondateur de trente-huit ans : « Je me concentre sur le bien-être des clients, des restaurants et des coursiers » (1) ?

Comment cette licorne a-t-elle pu grimper dans le top 1 000 des entreprises européennes à la plus forte croissance pour 2013-2016 ? Et un chiffre d’affaires qui progressait encore en 2017 de 116 % ? Dans l’économie de la livraison qui s’installe encore quelque temps avant sa pleine maturité, Deliveroo piste des restaurants tendance dont les plats supportent les secousses des coups de pédale d’un coursier indépendant rémunéré avec une variable sur la distance. Il y a longtemps que Laura et Dimitri n’ont pas mis les pieds dans un restaurant pour se faire plaisir : tant de barrières à franchir pour être satisfaits. La réservation, la table vers la porte, la carte à laquelle il manque juste le plat du jour (« désolée » plaide la serveuse. Pfff), le pain qu’il faut réclamer, et tout d’un coup, insupportables, le bruit d’une table de touristes qui hurlent en riant, la promiscuité…

Chez eux, le grand écran plat commande la disposition du repas arrivé entre temps dans deux sacs papier kraft. Après le déballage, on pioche sans chichi dans des plateaux plastique compartimentés où les préparations se sont collées au couvercle. « Pas très appétissant, tout ça » commente Laura en se léchant les doigts. Mais le repas se passe à l’écran, pas sur le plateau. L’ordre des plats est devenu le désordre des mets. « Un peu malbouffe » risque Dimitri à Laura qui esquive : « Regarde, la manif dérape ! »

En amont, le repas Deliveroo est venu d’une nouvelle cuisine dédiée à la préparation de repas à livrer. Dans ce quartier chinois, on cuisine surtout asiatique. Là, les bureaux demandent plus de salades, de quinoa ou des pâtes complètes. Ici, à Londres, on tente les burgers, poke bowls livrés en vingt-six minutes. « Deliveroo Editions » vient de débarquer en Ile-de-France. Il faut investir et le chemin vers la rentabilité est long, très long. « Le prix, la technologie et l’exécution de la livraison sont décisifs » affirme Shu, le patron, depuis Cannon Street dans le quartier de la City à Londres (1). « Tous ces services se ressemblent tellement que le seul levier est le prix » argumente un autre qui envie la position d’Uber Eats.

Et s’ils avaient tout faux ? Bientôt, le modèle sera en place, rigoureux, rapide, appétissant et, peut-être enfin, rentable. Mais un mauvais génie va s’inviter au château et faire s’écrouler toutes les cartes : l’environnement ! L’écologie ! Déjà Laura et Dimitri qui débarrassent la table basse avant d’aller se coucher se désolent : « Quel gâchis, tout ce carton et ce plastique ! Quelle honte ! Il va falloir changer nos habitudes ». Prendre des cours de cuisine et balancer toutes ces applis. « Parce qu’il faut sauver la planète ». Alors, à Londres, on accusera la crise, le pouvoir d’achat, l’État fiscal…

(1) Challenges, n°598, 2018

 

Gilles Fumey est géographe de l’alimentation (Sorbonne-Université, CNRS). Son Atlas de l’alimentation (CNRS-Editions, 2018) est en cours de traduction dans de nombreux pays.

 

Paru dans le magazine France Snacking n° 51

Tags : Gilles Fumey
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