Journée Internationale des droits des femmes 2022 : paroles de restauratrices
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Journée Internationale des droits des femmes 2022 : paroles de restauratrices

7 Mars 2022 - 2039 vue(s)
L’an dernier, en ce 8 mars, journée mondiale de célébration des droits des femmes, France Snacking et snacking.fr avaient donné la parole à des entrepreneuses de l’association Elles sont food ! Cette année, alors que dans notre classement des 100 majors de la restauration rapide qui sera publié à la fin du moins de mars, ne figurent qu’une poignée de femmes seulement aux plus hautes fonctions, nous leur avons demandé de témoigner et de livrer leurs impressions. La parole est ainsi donnée à Magali Poulaillon, DG déléguée de Poulaillon, Céline Molière, cofondatrice de Emilie and The Cool Kids, Corinne Fossey-Eon, cofondatrice de dubble, Isabelle Bernardot, Directrice générale de KellyDeli et Juliette Fontaine, cofondatrice de Ker Juliette.

Isabelle Bernardot, Directrice générale France, KellyDeli (Sushi Daily) 

Isabelle Bernardot

Valorisez-vous, demandez, positionnez-vous. Vous aurez certainement des refus mais pas de regrets ! 

Avez-vous remarqué qu’à la maison, les femmes s’occupent encore beaucoup de la cuisine… mais que les chefs étoilés des restaurants sont majoritairement des hommes ?  Les femmes ont accédé au CAP cuisine en 1980. En 2014, 17 % des personnes préparant ce CAP étaient des femmes.

Pourquoi ? Le métier est dur, le rythme effréné, il faut être flexible sur ses horaires… Voilà les arguments avancés. La réalité est un monde encore viriliste, avec des remarques sexistes, un frein lié à la maternité, à ces arrêts de plusieurs mois qui freinent encore trop souvent des carrières, et beaucoup d’a priori sur les compétences des femmes.
Je n’ai pas travaillé immédiatement dans le secteur de la restauration. J’ai un diplôme d’ingénieure qualité qui est majoritairement détenu par des femmes. Dans l’industrie agroalimentaire, le service qualité est féminin : les femmes contrôlent, font fonctionner les machines, sont opératrices... Au total, nous comptons 48 % de femmes travaillant dans l’industrie agroalimentaire, mais seules 12 % dirigent cette industrie.

Comment faire sa place ? Je n’ai pas de réponse miracle. Je pense avoir eu la chance de rencontrer un couple, Jérôme Castaing et Kelly Choi, fondateurs de KellyDeli, qui ont vu en moi ce que je ne voyais pas encore. Nous, les femmes, avons encore trop de freins personnels, trop de modestie… moi aussi à l’époque. Je ne demandais pas de promotion mais j’ai eu la chance d’avoir quelqu’un qui a eu confiance en moi et qui m’a donné des défis. 

Je les ai relevés un par un et cela a pris plusieurs années pour que je m’avoue que ce n’était peut-être pas uniquement de la chance mais bien le fruit de compétences, de travail et de valeurs. Certes, l’opportunité est venue d’autrui, mais la réussite c’est à moi seule que je la dois. 

Voilà donc mon conseil : valorisez-vous, demandez, positionnez-vous. Vous aurez certainement des refus mais pas de regrets.

Pour échanger sur cela et bien d’autres choses, nous avons commencé en 2021 chez Sushi Daily un Women Network, car il est important de partager et de s’entraider pour lever des blocages internes et externes. KellyDeli, aujourd’hui, montre une parité parfaite mais des départements sont encore soit trop masculins soit trop féminins. Cela est le reflet des candidats. Notre engagement à tous et à toutes pour changer tous ses paradigmes reste l’éducation. Donner, à toutes, la certitude que tout est possible et accessible. "

 KellyDeli (Sushi Daily), 331 pts de vente en France pour 175,5 M€ (au 31 déc 2021). 

 

Magali Poulaillon, DG déléguée de Poulaillon

Magali Poulaillon

Les femmes doivent oser s’affirmer ! 

J’ai 49 ans, lorsque j’ai passé mon CAP boulanger en accéléré à l’INBP, nous étions deux filles dans la classe. J’ai rapidement compris que si nous ne cherchions pas à être l’égal des hommes mais plutôt à être encore meilleures, les portes s’ouvriraient très facilement car justement, nous profitions de cette particularité pour nous faire remarquer, connaître et écouter.

J’ai, par la suite, eu l’exemple de deux femmes aux commandes lors de mon passage chez les filles Ganachaud dans le 20e à Paris : elles étaient exemplaires dans leur gestion et leur management avec cette sensibilité en plus qui faisait que naturellement le management de leurs boulangeries était des succès. 

De retour dans le fournil de l’entreprise familiale, il a été plus dur de faire ma place en tant que « fille de » , que de « femme », mais une fois de plus, l’intégration et la progression s’est faite naturellement et progressivement à force de travail, d’humilité et de droiture.

Mon management est, je pense, « féminin ». En effet, j’écoute beaucoup, j’observe, je guide. Je pense faire preuve de beaucoup de patience, cependant cela ne m’empêche pas d’exiger, de trancher et de prendre les justes décisions. 

 

Par la suite, j’ai toujours laissé une place particulière aux femmes qui souhaitaient intégrer notre entreprise à des postes où elles n’étaient pas forcément nombreuses : la boulangerie, la pâtisserie, la cuisine, la responsabilité d’un magasin, … Les filles qui choisissent ce métier sont très souvent des passionnées et ont cette incertitude que je retrouve moins chez les hommes. Cette incertitude qui fait que, pensant que rien n’est jamais acquis, elles se remettent en question régulièrement, parfois même trop, afin de garder et tenir leur place au mieux.  

Dans nos 60 magasins POULAILLON, plus de 70 % des postes sont tenus par des femmes, de tout âge, avec un mix-générationnel permettant le transfert de savoir-faire des plus expérimentées aux plus jeunes. 

Cette attractivité auprès des femmes s’explique par notre agilité de fonctionnement à concilier vie professionnelle et vie familiale, notamment par des temps partiels choisis et des plannings adaptés mais également des salaires motivants et équivalents entre hommes et femmes. Malgré tout, ces femmes capables de gérer des postes à responsabilité, ou non, et également une vie de famille m’inspirent énormément de respect. 

Il me semble important de faire progresser les carrières de nos femmes salariées, pour celles qui le souhaitent, notamment en leur donnant des responsabilités. Ainsi, au niveau de l’encadrement des magasins POULAILLON, 7 responsables de magasin sur 10 sont des femmes, souvent mères de famille. J’ai nommé également une Cheffe Pâtisserie, animant une équipe de 30 professionnels, sur ce métier traditionnellement masculin. C’est bien la preuve qu’elles peuvent associer vie familiale et responsabilités en entreprise, sans avoir à choisir de privilégier une carrière au détriment de la vie familiale, ou inversement. 

Enfin, à la Direction des Magasins POULAILLON, le Comité de Direction est paritaire avec 50 % de femmes. Il me tient à cœur, en effet, que les femmes progressent au même rythme que le développement de l’entreprise, voire parfois plus vite !  

Il y a encore peu de femmes aux commandes car elles doivent oser, s’affirmer !

Elles sont souvent très travailleuses, méticuleuses, sérieuses et ces qualités doivent leur donner confiance en elles pour oser dépasser certains clichés et prendre des places importantes dans les entreprises.

Poulaillon, 57 boulangeries pour 48,7 M€ de CA en 2021

Céline Molière, Co-fondatrice Emilie and the Cool Kids

Céline Molière

Lutter contre le syndrome de l’imposteur ! 

Dans l’histoire de la restauration (comme dans l’Histoire tout court), les femmes ont longtemps été invisibles. Pourtant ce sont elles qui, depuis des millénaires, font bouillir la marmite, nourrissent leur famille au quotidien et sont à la source des meilleures recettes transmises de mères en filles pendant des générations. 

Ces dernières années, la place des femmes dans la restauration est en train de changer et aujourd’hui elles occupent enfin cet espace de manière visible, elles prennent le leadership des plus belles maisons, montent des concepts de quartier innovants et pérennisent leur activité.

Emilie & the Cool Kids ne propose pas de restauration traditionnelle mais plutôt du snacking américain, des boissons chaudes et froides et surtout de la pâtisserie maison. Depuis 2007 nos équipes sont majoritairement féminines (à 80 %) ce qui n’est pas forcément une volonté mais nous constatons que la majorité des candidats aux postes de cookie dealers et cookie makers sont des candidates !

L’arrivée des femmes dans des positions de leadership en restauration permet de bouleverser les codes traditionnels, d’amener souvent une approche plus collaborative et égalitaire. Cependant le management au féminin est aussi parfois plus complexe car les leviers de motivation des femmes sont différents et elles rejettent le modèle de réussite masculin qui laisse peu de place à la vie personnelle. Elles ont besoin d’un projet qui a du sens, des valeurs mais qui leur laisse suffisamment d’autonomie et une maîtrise des horaires. En cela, le coffee shop (journée continue et fermeture le soir) répond à ces attentes.

Malheureusement, le fameux "syndrome de l’imposteur » est souvent encore bien trop présent chez les femmes en restauration qui, du coup, se mettent énormément de pression et ont le sentiment de devoir prouver leur compétence et leur valeur deux fois plus que les hommes.

J’ai la chance d’avoir des équipes investies, impliquées et créatives et l’esprit féminin mais inclusif qui entoure ma marque fait totalement partie de leur identité.

Durant ces 15 années, nous avons dû réinventer les codes de la restauration, les bousculer et montrer que nous n’étions pas là pour « jouer à la dinette » ! Nous évoluons dans un décor girly et nous créons de jolis cupcakes roses pourtant, nous ne sommes ni disciplinées ni douces. Nous sommes là pour prouver que le modèle de coffee shop artisanal est un modèle rentable, vertueux et innovant. 

Avec 17 points de ventes et 10 ouvertures prévues en 2022 nous sommes le 1er réseau de Franchise de coffee shops artisanaux et pensons atteindre, l’année prochaine, les 50 points de vente.


Il y a encore peu de femmes aux commandes peut-être parce que l’attrait du pouvoir n’est pas aussi fort que chez les hommes, peut-être que nous manquons de « rôle modèle » ou alors tout simplement est-ce une question d’éducation ou de goût du risque. Ce qui est sûr c’est qu’il y a une place à prendre, une vision à amener et des talents qui ne demandent qu’à s’exprimer !

17 points de vente pour 5 M€ (Coffee Shops)

Corinne Eon-Fossey, cofondatrice de Dubble 

Corinne Fossey 

La place des femmes dans la restauration, vaste sujet !

 

Une petite remarque préalable. J’évolue dans le secteur de la restauration rapide healthy. C’est sans doute un secteur plus ouvert pour les femmes que la haute gastronomie, bastion masculin depuis des décennies et qui voit heureusement aujourd’hui s’imposer des jeunes femmes talentueuses et déterminées qui ont su venir à bout du machisme ambiant !

Dubble est une aventure que nous avons lancée, mon époux et moi-même il y a 16 ans.

Nous sommes co-dirigeants et sommes très complémentaires. Je ne me suis jamais sentie en situation où j’aurais dû me battre pour avoir ma place. C’était et c’est toujours un travail d’équipe.

Vous dites qu’il y a peu de femmes à la tête des chaînes de restauration. Je ne pense pas que ce soit la restauration en général qui soit plus difficile à appréhender pour une femme ; c’est simplement le métier de chef d’entreprise avec l’abnégation et le temps que cela demande qui n’est pas toujours compatible avec la vie de famille le plus souvent prise en charge par les femmes. C’est sans doute pour cette raison qu’il y a peu de femmes aux commandes dans ce secteur. Les lignes bougent et j’en suis personnellement très satisfaite.

Et chez dubble, il y a beaucoup de femmes que ce soit des franchisées ou des managers.

Nos franchisées sont de jeunes femmes qui se lancent dans entrepreneuriat avec passion. Aujourd’hui 67 % des franchisés dubble sont des femmes.

Peut-être sont-elles plus attirées que les hommes par ce type de restauration healthy dont elles sont majoritairement les clientes.

Peut-être aussi que notre modèle de restauration en 5/7 et seulement le midi se marrie mieux avec leurs obligations familiales.

A mon avis, il n’y a pas un style de management opposé entre celui des hommes et celui des femmes. C’est une question individuelle d’empathie, d’intelligence et de caractère.

Cette semaine par exemple, une équipière très jeune m’a annoncé qu’elle attendait un bébé. Je m’en suis réjouis avec elle en lui disant de profiter à fond de ce moment privilégié. Ce sont des réactions qu’un employeur n’aurait pas eues il y a quelques années.

Mais la société évolue et j’espère sincèrement qu’il n’y aura bientôt plus besoin de Journée de la Femme pour que les droits des femmes soient respectés tout comme ceux des hommes.

Dubble, 46 points de vente, 10,04 M€ de CA en 2021 (Healthy Food) 

 

Juliette Fontaine, fondatrice de Ker Juliette

Juliette Fontaine

 Il faut que l'équilibre personnel ne soit plus un frein

Seulement quatre femmes parmi les dirigeants des 100 majors de la restauration rapide en France… Je me doutais que les femmes n’étaient pas très représentées à ces postes dans ce secteur, mais pas à ce point !  

La première question que l’on peut donc se poser est : pourquoi ? Pourquoi si peu de femmes dirigent une chaîne de restauration rapide dans notre pays ? Après quelques recherches je distingue trois profils de dirigeants et différentes réponses à leur apporter.  

Nous avons tout d’abord les dirigeants de filiales françaises de groupes internationaux. Ils ont généralement fait leurs armes à des postes stratégiques au sein des groupes en question, chez des concurrents, ou dans d’autres pays. Sur ce profil, il me semble que ces groupes ont un rôle à jouer pour mener une politique plus proactive afin de féminiser la profession : ils regorgent de talents féminins à encourager, à accompagner vers des postes à hautes responsabilités.   

Dans une deuxième catégorie, certains de ces dirigeants ont gravi les échelons en interne, passant d’employé à directeur d’exploitation localement pour briguer finalement des postes nationaux. Selon des études, ce n’est pas le vivier opérationnel qui manque de femmes : en effet, plus de 50 % des équipiers polyvalents sont des femmes. C’est à des postes plus élevés que la représentation féminine baisse drastiquement. Nous voyons donc l’importance de promouvoir, au sein des établissements, l’évolution de carrière des femmes afin d’en retrouver davantage à des postes de manager, directrice d’exploitation, responsable multi-sites etc. Pour cela chacun doit prendre conscience de ce constat et repenser sa marque employeur pour intégrer davantage les préoccupations des femmes, notamment celle d’équilibrer au mieux leur profession avec leur vie familiale. L’absence ou la présence d’exemple à des rôles de direction peut d’ailleurs expliquer des disparités. Chez Ker Juliette, sur 6 établissements nous avons aujourd’hui 5 « manageuses ». Pourquoi ? Il me semble que le fait que Ker Juliette soit dirigée par une femme donne plus d’envie à nos collaboratrices : elles se sentent plus soutenues et légitimes dans leurs ambitions. Et pour ma part, je suis sûrement également plus sensibilisée et vigilante sur ces sujets.

Enfin, dans une troisième catégorie, nous avons les dirigeants fondateurs de leur groupe. Certains sont certes présents depuis des dizaines d’années. Mais le plus frappant se retrouve dans les concepts fondés plus récemment et appartenant aujourd’hui au Top 100 (OTacos, Big Fernand, Pitaya, Pokawa, les Burgers de Papa, Basilic & Co…) : tous les fondateurs sont des hommes. Se pose alors la question de comment encourager l’entrepreneuriat au féminin dans ce secteur, et de comment accompagner la croissance des concepts fondés par des femmes. Les choses évoluent mais il me semble qu’il demeure encore un frein sociétal. Globalement, il manque encore des modèles féminins inspirants, visibles et reconnus pour donner envie aux jeunes femmes de prendre des risques, de s’affirmer, de tenter quelque chose. Par ailleurs, étant jeune maman depuis 1 an, je me rends compte de la difficulté réelle pour une entrepreneuse de mener de front vie professionnelle et vie familiale. Dans la restauration, un secteur très opérationnel où la présence sur le terrain et les déplacements sont nécessaires, je pense que cela est encore plus vrai. Il s’agirait donc de créer un contexte plus favorable pour entraîner de jeunes entrepreneuses à se lancer. Quelques idées : créer un environnement rassurant pour encourager leur prise de risque via la mise en valeur de femmes ayant réussi dans ce secteur, sensibiliser davantage les investisseurs et les banques sur le sujet, pouvoir se répartir davantage le congé paternité/maternité et des modes de garde plus flexibles pour que l’équilibre personnel ne soit plus un frein etc.  

Quel(s) avantage(s) y a-t-il à encourager la féminisation de ce secteur ? S’il n’existe selon moi pas de management propre aux femmes ou aux hommes, la diversité des individus qui dirigent ne peut en général qu’apporter une vision plus exhaustive. D’autre part, le taux d’activité des femmes grandissant constamment, on voit de plus en plus de femmes clientes régulières en restauration, notamment le midi. Il me semble que les dirigeantes sont à même d’adresser cette clientèle croissante et exigeante. En général plus sensibles aux problématiques RSE et à l’aise avec la digitalisation, elles ont également leur rôle à jouer pour accompagner les grandes tendances de la restauration. 

À mon sens, c’est finalement plutôt une chance d’être une femme dans la food aujourd’hui : les lignes bougent, un espace d’expression se crée, une certaine solidarité. Cependant, nous devons continuer à créer un environnement de confiance où les femmes osent entreprendre, osent se mettre en avant et surtout réussissent. 

Ker Juliette, 6 restaurants fin 2021 (1,1 M€ de CA) dont 4 ouverts sur l’année.

 

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