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Le billet de Gilles Fumey. On mange bien les comètes.

25 Mars 2021 - 399 vue(s)
Dans sa chronique pour France Snacking, le géographe de l'alimentation Gilles Fumey s'interroge sur ce que pourraient être - et ne pas être - les conséquences de la pandémie de Covid-19.

Le krach provoqué par la pandémie du Covid est tel qu’un an après le déclenchement de la « guerre » chère aux politiques, il nous laisse groggy. Tenons notre verre à moitié plein pour deviser. On ne fera pas l’autruche devant la détresse des professionnels appelés à ces nobles métiers de nous nourrir. Au moment où nous écrivons, les restaurants italiens – pour ne parler que d’eux – sont ouverts. En cherchant à comprendre, nous sommes enclins à comparer avec les voisins le poids de tant d’incohérence. Pour une fois, nous voici sans visibilité. Nos agendas sont sans utilité – ou presque. Les Don Quichotte qui se battent contre les moulins du déclin pérorent dans le poste. Sans que rien ne bouge vraiment.

On est sidéré d’entendre des prophètes oser écrire le futur. Ils prédisent un « retour à la normale » en s’excusant de ne pas tout à fait confondre avec « le monde d’avant ». Ils annoncent des « années folles » comme celles qui suivirent la dernière crise économique du XIXe siècle. Ils entonnent le refrain de nouvelles Trente glorieuses dont les sciences sociales ont démontré la vacuité de la formule. Le monde de ces années-là après une sinistre guerre et dans le chaudron d’une interminable sortie coloniale ne peut plus être vu par le taux de croissance et le baby-boom. Qu’importe ! Les oracles chiffrés parlent encore.

Aujourd’hui, bien malin qui sait ce qui nous attend. Quand on note que le smartphone a été inventé il y a une génération, que les modèles familiaux et sociaux ne cessent de se dilater, que le pays de Pasteur a été incapable de produire son vaccin l’année où une Emmanuelle Charpentier prix Nobel de chimie d’origine française avouait être exilée faute de « conditions de travail convenables », que toutes ces nouvelles constituent un épais brouillard, les fables sorties du robinet des télés en continu n’en sont que plus sidérantes. Sauf pour dire que les humains ont besoin du futur. L’imaginer, le mettre en forme, le rêver.

Ainsi, à Lyon où un nouvel édile impose un repas végétarien hebdomadaire aux enfants, c’est la bronca. Vite, deux camps se retranchent derrière les sacs de sable, l’un torpille l’idée qu’un apport protéique sans viande n’est pas liberticide, l’autre ne veut rien entendre. Condorcet aimait à dire qu’il n’y a pas de liberté pour l’ignorant. Qu’a-t-on fait ici pour expliquer la nutrition minimale des enfants ? Rappeler que les régimes actuels des cantines ont besoin d’être améliorés, y compris par d’autres pistes que le tout carné ? Qui est capable d’anticiper un tant soit peu l’avenir ?

Pour baliser les futurs possibles, il faudrait regarder derrière soi. Que disions-nous dans le passé du présent que nous vivons ? Beaucoup de bêtises : pilules pour se nourrir, nourritures mondialisées, terroirs à reléguer au musée du patrimoine… Prenons le retour de la cuisine domestique avec les confinements : fin des restaurants, offre snacking moins ubiquiste, marchés ouverts, les planètes se seraient alignées pour ressortir le livre de recettes de Mamie. Avec des robots connectés, c’est la timbale assurée à Top Chef. Dans le même temps, Picard Surgelés est décrétée « marque préférée des Français »… Faut-il, devant une telle incohérence, se vautrer dans les dystopies ?

Non, nous vivons pour nos nourritures un tournant aussi puissant que celui qui, par la distribution de masse, a mis le monde entier dans nos assiettes. Avec un retour en arrière ? Un grand bond en avant ? Ni l’un ni l’autre. Mais autre chose qui n’est pas encore écrit. Le numérique va-t-il nous mener par le bout du nez ? Pour les anthropologues, l’heureuse formule d’Hippocrate selon laquelle nous sommes ce que nous mangeons était jusqu’alors le sésame vers des nourritures en phase avec nos désirs. Sans futur et sans boussole, le monde à venir nous échappe encore. Même si toujours affamés et omnivores, les corps humains mangeront encore quelque temps un monde indéfini, sans attache, colères rentrées (bientôt les élections, et boum !), insouciance et angoisses qui donnent un maelström rarement vu dans l’histoire des plaisirs.

Faut-il une note optimiste ? Sans doute. Il faut surtout une bonne dose de lucidité. Et cesser de faire des plans sur la comète, même si leur particularité est qu’ils n’arrivent jamais. C’est pourquoi Chef Damien, pâtissier astucieux, a eu cette idée d’un gâteau nommé Queue de comète. Car il en est des comètes comme des illusions, la meilleure manière de s’en défaire, c’est encore de les manger.

 

Gilles Fumey, géographe, Sorbonne université-CNRS.

 

Retrouvez cet article dans le tout dernier numéro de France Snacking  FS 61 qui vient de paraître, feuilletable gratuitement en ligne dès aujourd’hui et dans la boîte aux lettres des abonnés dans quelques jours.

Tags : Gilles Fumey
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